La délocalisation, gadget ou choix de gestion ?

La tenue de la comptabilité est soumise à des pressions grandissantes. Les clients cherchent à réduire leurs coûts ; les collaborateurs sont plus difficiles à recruter, à conserver et demandent des salaires de plus en plus élevés ; la législation va peut-être autoriser les TPE à ne plus tenir de comptabilité ; enfin la concurrence des propositions “low cost“ est en fort développement sur les sites internet.

Entre les exigences des clients, la concurrence et les coûts de production, les rentabilités s’effritent rapidement et continueront encore à baisser pour les cabinets n’ayant ni les volumes suffisants, ni les démarches marketing et commerciales nécessaires pour assurer le rendez-vous avec le marché. La “baisse tendancielle du taux de profit“ se confirme d’année en année.

Enjeux et problématique

De nombreuses entités et des dizaines de milliers d’emplois sont concernés : la grande majorité des cabinets (moins de 15 personnes) ne fait pratiquement que de la tenue avec peu de révision et quelques commissariats ; les AGC, ex-CGA, emploient des dizaines de milliers de collaborateurs dans leur ensemble, et certaines sont parmi les plus importantes entités de tenue en France. Certes, petits cabinets et AGC ne sont pas dans des situations comparables du fait des différences de taille, de culture, de systèmes de gestion associatif/capitaliste, de contraintes déontologiques (encadrement, contrôle qualité, etc.). Ils s’adressent néanmoins tous aux mêmes segments de marché : les 2,5 millions de TPE et PME, segments pour lesquels la bataille est engagée entre les différents acteurs. Gagneront ceux qui sauront le mieux et le plus rapidement analyser les besoins du marché et y répondre en adaptant leur offre et donc leur capacité à la mettre en oeuvre au bon prix.
La problématique est double : valoriser le travail du cabinet pour vendre plus et mieux, réduire le coût de production pour accroître les marges qui vont financer l’évolution.

La comptabilité s’est banalisée, et son image se dévalorise chez les clients qui attendent bien plus qu’un simple grand livre. Il est urgent de revaloriser le travail des cabinets, en séparant distinctement le simple produit de base comptable et les services à valeur ajoutée qui doivent l’accompagner. Il est temps de gérer les portefeuilles produits et de savoir les vendre !Le mouvement est nettement amorcé ; véritable “révolution culturelle“, difficile à mettre en oeuvre pour des raisons de culture, de connaissance (la formation à l’expertise comptable n’inclut aucune sensibilisation au développement), de temps disponible et de taille critique des cabinets. Le mot “commercial“ est encore un mot tabou pour de nombreux professionnels.

La réduction du coût de production est l’autre enjeu majeur des années à venir. La dématérialisation accompagnée de reconnaissance automatique des caractères (OCR) est une voie en cours de développement. Cette solution présente l’avantage théorique de réduire notablement la quantité d’heures travaillées dans la confection d’un dossier. Mais le processus de comptabilisation ne ressemble pas à la fabrication d’une télévision ou d’une voiture. Il n’est pas aussi aisément industrialisable et robotisable. D’une part, il y a presque autant de types de factures que d’entreprises, chaque banque a son format de relevé, sans parler des documents administratifs. D’autre part, l’identification automatique des écritures en fonction des informations lues sur la pièce relève de systèmes experts liés à des bases de données gigantesques, en perpétuelle mise à jour. Les tentatives dans cette voie n’ont pas encore prouvé leur pleine efficacité, ni leur efficience, et un long chemin reste à parcourir. Les logiciels d’OCR n’ont pas encore remplacé le niveau de qualité de la reconnaissance par l’oeil humain.

Toute la question réside dans la comparaison des coûts. Le point d’inflexion en faveur de la reconnaissance automatisée, même imparfaite, n’est plus très loin dans le temps, compte tenu du coût du travail en Europe et des progrès des logiciels. En revanche, l’inversion de la courbe en faveur des nouvelles techniques ne pointe pas encore à l’horizon dans les pays à faible coût de main d’oeuvre, même en intégrant le coût de la double saisie, garantissant un niveau de fiabilité proche de 100 %, avec un taux d’erreur de 1 caractère pour 10 000.

L’externalisation du processus de comptabilisation est aujourd’hui la solution la mieux adaptée, le différentiel de coût étant supérieur à 2,5 voire 3.

Quel sera le levier ?

Au-delà de la prise de conscience des dirigeants, les solutions possibles pour permettre l’évolution à partir de la tenue ne sont pas légion : entrée de financiers ou partenaires au capital des cabinets, regroupements ou croissance externe pour atteindre la taille critique, et réduction drastique des coûts de production. Les regroupements et les croissances externes sont observés depuis longtemps et vont s’amplifier. La possibilité d’ouvrir le capital à des partenaires non professionnels y compris financiers s’approche avec la réforme de l’ordonnance de 1945 qui vient d’être votée.

L’externalisation des tâches à faible valeur ajoutée ou devenues telles est un levier qui peut être utilisé seul ou en complément des autres leviers. Par exemple, le pay back du coût d’une acquisition d’une clientèle peut être divisé au moins par deux grâce à la délocalisation de la tenue du portefeuille acquis et de l’augmentation importante de marge générée.

La délocalisation a été beaucoup discutée depuis quelques années mais reste méconnue et peu répandue dans la profession, où les freins sont encore nombreux. Elle a cependant été utilisée depuis longtemps dans de nombreux secteurs de l’industrie et des services. Toutes les enquêtes auprès des patrons de grandes entreprises et de PME montrent clairement que de nombreuses fonctions font déjà l’objet d’externalisation locale ou offshore et que l’externalisation des fonctions administratives de support telles que la paye, la “supply chain“, la gestion des comptes clients, les fonctions comptables et financières, est déjà entamée ou en projet à court terme.

15 % des entreprises françaises de 100 à 2 000 salariés externalisent déjà tout ou partie de leurs fonctions comptables et financières, et le taux de renouvellement des contrats est de 90 %, démontrant ainsi le succès de ces opérations (source : étude Grant Thornton IFOP 2009). 80 % des entreprises irlandaises sondées déclarent vouloir maintenir ou accroître leur recours à l’externalisation (Mazars Irlande 2010). Le marché US de l’externalisation des fonctions comptabilité finance est estimé en 2010 à 24 milliards de $ de contrats signés, avec une croissance supérieure à 10 % par an. C’est dire à quel point les entreprises ont adopté ce mode de gestion qui se répartit en Centres partagés de gestion, externalisations “onshore“ et “offshore“.

L’externalisation au sein des cabinets et des AGC est loin d’avoir un tel taux de pénétration. Il est vrai que les entreprises externalisent leurs fonctions support, alors que pour la profession c’est du métier de base qu’il s’agit ; les freins sont en conséquence beaucoup plus forts. Mais l’effet de levier devrait aussi être beaucoup plus important, étant stratégique.

Un indicateur est nécessaire pour comparer

La comparaison des coûts du travail entre pays ne peut se faire qu’à partir d’indicateurs objectifs tels que le coût salarial unitaire qui exprime le coût d’un salarié rapporté à sa production.

L’indicateur le plus utilisé dans les cabinets est le coût de l’heure et son prix de vente. C’est un indicateur assez grossier, qui ne rend pas compte de la productivité, n’étant pas lié à une unité de production mesurable. Il serait plus utile d’utiliser en complément un indicateur de type prix de revient de la ligne saisie, révisée, avec ou sans le déclaratif inclus, etc. Tous les logiciels professionnels de comptabilité donnent le nombre de lignes saisies.

C’est bien la seule façon de pouvoir faire des comparaisons dans le temps et l’espace. Cet indicateur est aussi d’intérêt pour justifier auprès des clients les variations nécessaires d’honoraires en fonction des volumes traités.

Une statistique faite sur plusieurs milliers de dossiers et portant sur leur prix de vente ramené à la ligne d’écriture, montre des moyennes par cabinet ou AGC pouvant aller de 0,65 € à 1,30 €, toujours caractérisées par des dispersion très larges, même pour des dossiers de secteurs identiques et de tailles similaires (bâtiment, par exemple). La fixation du prix de vente par dossier est donc loin d’être un processus objectif. Les budgets sont souvent mal évalués lors de la négociation puis non systématiquement mis à jour avec l’évolution des volumes à traiter, puisque cet indicateur n’est pas suivi.

Comparer les coûts

En France, le coût du travail a augmenté de l’indice 100 à 130 depuis 8 ans mais les gains de productivité ont globalement annulé cette hausse dans l’industrie (source : Rapport à la commission des comptes de sécurité sociale, juin 2010).

Dans la profession, les gains ont été induits par une meilleure formation et surtout les progrès considérables des logiciels de comptabilité et de gestion de cabinet.

En revanche, d’autres facteurs spécifiques sont venus peser sur le coût du travail.

Le marché du travail pour les collaborateurs n’a plus la fluidité qu’il avait. Il semble que la comptabilité, surtout en cabinet, ne jouisse plus d’une bonne image auprès des jeunes. Le nombre de diplômés BTS comptabilité-gestion diminue et les jeunes préfèrent s’orienter vers l’entreprise plutôt que vers la profession, considérée comme trop difficile. Le coût induit par ce facteur n’est pas mesuré, mais il est bien réel, et doit être ajouté au coût du travail. En tenant compte de tous ces coûts, d’un temps de travail effectif moyen de 220 jours, de tous les travaux à faire pour la réalisation complète des dossiers, mais sans le temps de supervision de l’expert ni la marge, on arrive à un coût à la ligne allant de 0,45 € à 0,60 €. Dans les pays à faible coût, le coût du travail peut paraître inférieur au coût français dans un facteur 10. Cependant, il faut tenir compte de la production horaire inférieure à celle constatée en France. Le prix à la ligne va de 0,13 € à 0,18 € pour la saisie, et de 0,20 € à 0,28 € lorsqu’on y inclut en outre la révision, le dossier de travail, le déclaratif fiscal, les frais généraux et la marge. Les variations observées sont liées au pays, aux volumes, mais aussi au type de structure. Le rapport moyen entre le prix de revient en France et le prix d’achat de la ligne est de 3 environ.

Les deux types d’externalisation

L’externalisation peut être un simple outil de variabilisation des coûts, utilisé pour ajuster la capacité de production au planning et à l’absence momentanée d’un collaborateur. Elle n’est alors pas un outil stratégique, mais un simple facteur d’ajustement, un peu comme le ferait une société d’intérim, mais à un coût nettement moindre. La décision est facile à prendre, tant sur le plan économique qu’au regard de l’acceptation par les collaborateurs, qui y verront une facilité et un confort supplémentaires et non une destruction de leur travail. Elle peut être aussi un facteur essentiel du repositionnement du cabinet. Dans ce cas, de nombreux critères sont à passer en revue, puisque le cabinet est engagé plus loin et plus longtemps.